05/11/2020

Informer, manipuler

Une campagne électorale aux États-Unis tissée de trompe-l’œil et de faux-semblant. Une vague de complotisme, venue des mêmes rivages clapoter sur les grèves de nos lacs. Le monde serait exposé à de vastes et mystérieuses manigances. On ne pourrait plus se fier à rien. Tout serait truqué. À défaut, tout serait suspect de l’être. Le flux a beau déferler principalement sur l’internet, les médias ne manquent pas de s’en trouver éclaboussés. Aveugles aux agissements des malfaisants, si ce n’est carrément complices.

De vieilles histoires remontent à la surface. Celle de la propagande d’abord. «Gouverner, c’est faire croire» soutenait déjà Machiavel. La propagande est toujours gaillarde et effrontée, sous de nouveaux habits. C’est Colin Powell et sa petite fiole à la tribune des Nations Unies, légitimant une intervention américaine en Irak. Et tant d’autres.

L’efficacité de la propagande reste en toute circonstance attachée à des éléments vérifiables de la réalité, habilement agrégés à un discours mensonger. La presse, puis les médias de masse n’ont pas toujours su s’en prémunir. Il leur est même arrivé de consentir à la relayer. Au temps de la première Guerre mondiale, cela s’appelait le bourrage de crâne. À la chute des régimes de l’Est européen, cela prit la forme de reportages sur un prétendu massacre dans la ville roumaine de Timisoara, dont les images n’étaient qu’un grossier simulacre.

Il y a aussi l’histoire du mensonge. Le mensonge sert depuis longtemps de munition de défense contre les médias. La vogue actuelle des «fake news» alimente à satiété les soupçons de manipulation. Elle suppose une conspiration entre agents de l’information. Ou leur irrigation par une source frelatée commune, qui instillerait une pensée unique dans les rédactions.

La cabale est ardemment dénoncée par des slogans sur des pancartes, par des messages péremptoires sur des réseaux sociaux. La thèse n’est accompagnée à ce jour d’aucune démonstration. Cela rend toute réfutation illusoire.

Les médias n’ont qu’à encaisser.

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02/10/2020

Ces divulgations d'identité qui font mal

L’une des pratiques journalistiques les plus discutées tient à la divulgation publique du nom de personnes associées à l’actualité, sans que la mention ne s’en impose. Une vingtaine d’années de médiation de presse le montre, la jurisprudence du Conseil suisse de la presse le confirme. La protection de l’identité compte parmi les aspects sensibles du métier, avec la question centrale de la recherche de la vérité et le devoir d’entendre avant publication quiconque fait l’objet de reproches graves.

La déontologie journalistique s’est tôt préoccupée du respect de la vie privée. La Déclaration des devoirs et des droits des journalistes, élaborée en 1971 par les fédérations et syndicats professionnels des six pays de la Communauté économique européenne de l’époque, inscrit ce respect au chapitre des devoirs.

Le texte européen sert de matrice à des chartes ou codes ultérieurs, dont la Déclaration adoptée dans notre pays l’année suivante. La formulation suisse introduit une nuance: «Respecter la vie privée des personnes, pour autant que l’intérêt public n’exige pas le contraire

La question de l’identification n’a pas manqué de s’inscrire parmi les aspects divers de la protection de la personne. Elle a fait l’objet d’une disposition particulière lorsque le Conseil suisse de la presse a décidé en 2000 d’ajouter à la Déclaration des Directives largement inspirées par l’état de sa propre jurisprudence et complétées par des codes développés ailleurs, en Allemagne et en Grande-Bretagne notamment.

Cette disposition a elle-même évolué avec le temps. Lors de son introduction, elle concernait l’identité de personnes mêlées de près ou de loin à des affaires judiciaires. Dans ce registre, les dommages sont évidents, capables de porter atteinte à la présomption d’innocence et de blesser des proches. L’expérience a incité le Conseil de la presse à étendre à chacun, en toute occurrence, la protection de sa vie privée.

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11/08/2020

Covid-19: le courrier des lecteurs fait le plein

Dès la mi-mars, les premiers crépitements. Et puis le feu. Les gens avaient besoin de poser des questions, de réagir, de s’exprimer. Le mouvement s’est aussitôt senti dans la boîte où tombent chaque jour les lettres à la rédaction — manière vieillotte de parler de la messagerie accueillant les courriels des lecteurs.

En réalité, pas si désuète que cela, l’image de la boîte. Le courrier que les lecteurs adressent aux journaux est l’un des fondements historiques de la constitution de cette sphère d’échange que le sociologue et philosophe Jürgen Habermas appelle «l’espace public» (en allemand Oeffentlichkeit). Qu’est-ce que cet espace? Un lieu symbolique d’expression de l’opinion, destiné à discuter la légitimité des décisions prises par les pouvoirs publics [...].

Le philosophe allemand attache une importance décisive à la discussion ouverte dans les colonnes de la presse anglaise au début du dix-huitième siècle. Ainsi, le Tatler est lancé en 1709 avec la prétention de s’adresser aux bons citoyens «qui vivent plus au café que dans leurs boutiques». Il aura de nombreux imitateurs. L’ambition des journaux n’est pas seulement d’alimenter les discussions, mais de s’en faire l’écho. Les lecteurs commencent à prendre l’habitude de leur écrire et les journaux celle de publier leurs messages. Le Guardian organise l’affaire en fixant sur un mur du café Button’s une tête de lion, invitant les habitués à glisser leurs lettres dans sa gueule ouverte.

Les journaux imprimés d’aujourd’hui n’accrochent pas de tête de lion au bistrot. Mais le pli est pris. À la Tribune de Genève et à 24 Heures, tout au long du printemps et jusque dans l’été, le flux du courrier a dépassé la capacité d’écoulement. Des aménagements se sont imposés. Au bout du lac, «la Julie» en est venue à publier certains jours une pleine page de lettres ou deux demi-pages dans une même édition. Dans le quotidien vaudois, la suppression d’une photographie quotidienne a permis de passer sept à huit lettres par jour plutôt que les cinq ou six habituelles. Mais il en arrivait dix à quinze!

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01/07/2020

Le coronavirus aggrave la crise du savoir

Ah, bon? Aux presque dernières nouvelles, le rebond du coronavirus constaté à Pékin serait dû à une variante de souche européenne, plus ancienne que le virus qui continue de circuler ici. Selon des chercheurs chinois plutôt prudents, faut-il préciser. Voilà. Tout est dit. Mieux vaut s’en tenir là pour l’instant.

La démarche scientifique suppose la formulation d’hypothèses. Elle implique que ces hypothèses soient vérifiées, étayées. Elles ne le sont pas toutes. Plusieurs sont assez vite abandonnées. Bien que consolidées, et précisément parce qu’elles le sont, d’autres restent exposées à des réfutations. La démarche scientifique est par nature jalonnée d’erreurs. L’erreur fait partie de la recherche de la vérité.

L’inquiétude latente expose à la tentation de se jeter sans précaution sur la dernière hypothèse qui passe. De l’adopter ou de la rejeter, par préjugé, inclination ou simple goût de se distinguer de l’opinion dominante.

À ce jour, l’origine exacte de la pandémie n’est pas sûrement établie. Personne n’a oublié les premières hypothèses. D’abord, la fréquentation d’un marché de la ville de Wuhan, en Chine, exposant les marchands et les chalands à un contact avec certains animaux vivants ou morts, chauve-souris, pangolin ou autre. Ensuite, l’existence d’un important laboratoire de recherche dans cette même ville, d’où le virus se serait échappé.

Après deux mois de confinement en Suisse, ces hypothèses-là restaient les plus convaincantes: 62% des personnes questionnées estimaient que le virus s’est propagé de l’animal à l’homme, 30% qu’il provient d’un laboratoire, les deux réponses n’étant pas incompatibles (sondage Tamedia). Il y en eut d’autres: de l’élevage industriel d’animaux à l’imposition de la norme de téléphonie mobile 5G.

Les incertitudes tenaces entraînent la multiplication des hypothèses. Cela stimule les esprits. La curiosité est le propre de l’homme, autant que le rire. L’esprit critique est un bon outil pour comprendre le monde. Tant la première que le second se situent accessoirement au fondement de la démarche journalistique.

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01/05/2020

Le tableau quotidien d'une réalité diminuée

Les téléspectateurs qui s’en souviennent sont entrés dans la catégorie des personnes à risque, pour raison d’âge. Ou ne sont pas loin de la rallier. Il y a quelques décennies, un présentateur du journal télévisé de Suisse romande, Pierre-Pascal Rossi, concluait chaque soir son bulletin par la formule rituelle: «Telle a été la journée en Suisse et dans le monde à notre connaissance».

Une manière d’attester la relativité du tableau proposé des principaux événements de l’actualité. Il s’est en effet passé ce jour-là, en Suisse et dans le monde, d’innombrables faits dont la rédaction du journal télévisé n’a pas la moindre idée. Les agences de presse ont par ailleurs dûment relaté quantité d’actes notables, de déclarations décisives. Portées à la connaissance de l’ensemble des médias, ces informations ne sont qu’en partie retenues. Non par esprit de censure, mais simplement parce que l’espace dans les journaux et le temps à la radio et à la télévision sont limités. Impossible de tout absorber, de tout restituer.

Depuis toujours, les médias d’information opèrent des choix parmi les nouvelles. La sélection repose sur quatre critères principaux: l’actualité (cela vient de se passer); l’intelligibilité (l’exposé des faits, le choix des mots, la mise en contexte); la signification (l’importance intrinsèque de la nouvelle et son intérêt public); enfin, la proximité (l’attention supposée du public particulier à chaque média). L’objectif est d’offrir une vision aussi complète et équilibrée que possible de l’actualité du jour.

Or, voilà que la crise du Covid-19 produit une forte distorsion dans la mécanique. Pendant une période de quelque six semaines, l’actualité «ordinaire» s'appauvrit tant qu’elle en devient évanescente. Les institutions tournent au ralenti, les activités économiques, sociales, culturelles sont pour la plupart suspendues, le sport de compétition est à l’arrêt, les vies humaines se confinent. Le tableau quotidien offert par les médias est celui d’une réalité diminuée. Il n’existe plus qu’un seul thème d’actualité: ce satané virus.

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02/04/2020

Le journalisme au temps du coronavirus

Se plaindre au médiateur? Vraiment pas une priorité, par le virus qui court. Pendant une dizaine de jours, dès le 13 mars, pas une seule réclamation, pas une seule demande. Rien. Dans les derniers jours du mois, aucun débordement de la messagerie du médiateur à signaler. La reprise est plutôt orientée au besoin de s’exprimer qu’à des récriminations.

Cela s’explique par l’attention quasi exclusive portée à l’évolution de la pandémie, par le souci que chacun a de ses proches et de soi. «Prenez soin de vous». L’adoption de la formule anglo-saxonne «take care» est massive.

L’absence de réclamations peut s’expliquer aussi par la qualité du travail fourni par les journalistes et les entreprises d’information. À l’heure des premières recommandations de prudence du Conseil fédéral («Pas plus de mille personnes»), on entendait encore dans le bus le traditionnel râleur: «Tout ça, c’est la faute des médias. Ils ne peuvent pas s’empêcher d’en rajouter». Depuis lors, sans cesser tout à fait, les habituelles critiques se tassent. Des encouragements arrivent aux rédactions, ce qui est plutôt rare, des lettres de remerciement au courrier des lecteurs.

De quoi est fait le journalisme en cette période de pandémie? De rien d’autre en somme qui ne constitue son ordinaire. Mais l’engagement des gens du métier est rendu remarquable par les circonstances. Les populations saluent pour leur dévouement impressionnant les médecins, le personnel des établissement de santé, publics et privés. Elles disent à raison leur gratitude à toutes les personnes qui s’exposent pour assurer leur sécurité, la salubrité du domaine public ou autres services élémentaires.

Or, depuis quelques semaines, l’informations est de plus en plus comprise comme un bien commun. On s’aperçoit que les médias assument, globalement et avec leurs statuts divers, une mission de service public.

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04/03/2020

Les forums des blogs et leurs chicanes

L’accueil de blogs sur des sites de médias, accompagnés de forums ouverts aux avis des internautes, est aussitôt apparu innovant et prometteur. Une parole libre et largement distribuée! Le bilan après une douzaine d’années est plutôt mitigé. Le rayonnement se révèle inégal, l’ouverture exposée à des désillusions.

Les forums sont trop souvent pollués par des propos de gens dont le seul plaisir est de semer la zizanie — ces mauvais petits génies qualifiés de «trolls». Ils le sont aussi par d’autres, ce sont parfois les mêmes, qui cultivent l’aigreur ou l’insulte. Observée en surplomb, une très petite minorité, certes. Une poignée même, mais capable de pourrir les discussions. Et surtout de décourager des auteurs de blogs de bonne volonté.

Sur les plates-formes de la Tribune de Genève et de 24 Heures, c’est la rédaction qui choisit les titulaires des blogs, selon l’intérêt et l’originalité de leur contribution. Les blogueurs décident ensuite des thèmes de leurs billets et de leurs contenus, ainsi que de la fréquence de leurs interventions. Ils publient sans contrôle préalable. Ils sont tenus par les deux titres pour responsables de tout ce qu’ils éditent.

Responsables, les blogueurs le sont donc aussi des commentaires apportés leurs billets par les internautes. Les journaux attendent d’eux qu’ils en assurent la modération. Cette attente constitue un contrat de confiance avec les blogueurs, propre à clarifier leurs relations.

Le statut d’une plate-forme de blogs associée à un média peut être qualifié d’hybride. D’une part, la plate-forme est constituée d’un ensemble désordonné de blogs indépendants. Chacun d’eux pourrait vivre une vie autonome quelque part sur la toile, sous la responsabilité de son seul titulaire, qui en serait alors l’éditeur. D’autre part, cet ensemble se présente comme un agrégat offert à ses internautes par le média qui l’héberge.

Qui assume alors la responsabilité en cas de propos litigieux sur un forum?

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05/02/2020

La parole des autres:quelle place dans les médias?

Dès le milieu de la première décennie du XXIème siècle, la communication s’est profondément transformée. Les réseaux sociaux ont drainé des flux importants d’opinions et d’informations. Le public a pris la parole. Les anciens médias ont dû s’adapter. En premier lieu les journaux imprimés.

Dans la presse traditionnelle, la parole des autres s’exprimait et s’exprime encore sur trois registres: l’interview, la tribune libre, la lettre de lecteur.

Ces registres d’expression ont en commun l’identité authentifiée des personnes, autrement dit la proscription des pseudonymes. Des exceptions ne sont admises que pour des motifs dûment justifiés.

Ils partagent aussi le fait que, dans tous les cas, la rédaction prend connaissance des textes avant publication. Le contrôle est important dans la mesure où un média peut être tenu pour responsable de tout ce qu’il publie.

La rédaction décide en somme qui est interviewé, qui est sollicité ou reçu comme auteur d’une tribune libre, quelles lettres sont retenues pour publication. Malgré les précautions prises, elle n’est pas à l’abri de tout accident: fausse identité ou, pire, usurpation d’identité. Mésaventure heureusement rarissime.

Les membres de la rédaction en charge du courrier appliquent les normes déontologiques du métier, tout en accordant aux lecteurs la plus large liberté d’expression. Ils sont tenus d’intervenir lorsque les lettres contiennent «des violations manifestes» de la Déclaration des devoirs et des droits des journalistes.

L’évolution de l’Internet et le développement des réseaux sociaux intensifient désormais la circulation de la communication, accélèrent le rythme de diffusion de ses contenus. N’importe qui peut devenir un média à lui tout seul en ouvrant son propre site, répandre les messages qui lui chantent, sans le moindre contrôle préalable.

Deux nouveaux registres d’expression du public sont apparus.

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15/01/2020

Pourquoi tant de zèle à «mettre la honte»sur les réseaux sociaux?

Mettre la honte. Sur les réseaux sociaux, le phénomène est fréquent. Quels sont ses mécanismes? Qu’exprime-t-il des rapports sociaux? De l’ordre moral dominant? Au cours de l’an dernier, le journal Le Monde a publié deux amples analyses sur l’humiliation en ligne (8 juin et 15-16 septembre 2019) qui restent d’actualité.

L’humiliation publique est une sanction aux anciennes racines. Les femmes en ont été souvent des victimes désignées. On se souvient de La Lettre écarlate de l’écrivain américain Nathaniel Hawthorne, dans la Nouvelle-Angleterre puritaine du dix-septième siècle. Ou encore des femmes tondues de la Libération en France, trois cents ans plus tard. Mais les hommes aussi se voyaient autrefois infliger des humiliations publiques, pilori ou enduction du corps de goudron et de plumes, pratique courante dans les plaines du Far West.

Selon Benjamin Loveluck, chercheur en activité à la haute école Télécom Paris, l’humiliation vise à renforcer un ordre social et moral existant là où la loi n’intervient pas ou peu. L’idée est «soit de vouloir être plus rapide que la justice, soit de s’y substituer parce que la justice ne permet pas de prendre en compte efficacement certains types de transgression, comme le harcèlement sexuel ou le racisme».

Dans son essai sur l’écrivain japonais Mishima, Marguerite Yourcenar attribue l’obsession de la honte sociale à un besoin presque paranoïaque de «normalisation». Une obsession dont, rappelle-t-elle, l’ethnologue américaine Ruth Benedict (1887-1948) a si bien dit qu’elle avait remplacé celle du péché.

Mais pourquoi ce retour sur les réseaux sociaux? Antonio Casilli, de Télécom Paris lui aussi, lie la résurgence de la culture de la honte à la délégation, par toutes les grandes plates-formes numériques, de la responsabilité de la régulation aux utilisateurs eux-mêmes. Or, cette régulation idéalement conçue n’opère pas.

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03/12/2019

Alertes et autres dénonciations:les médias en cour suprême?

L’actualité médiatique déborde de divulgations et dénonciations de toutes sortes. Observé sous le seul aspect du rôle des médias, ce débordement se traduit de plus en plus par un recours en procédure accélérée à l’opinion publique. Il favorise la confusion entre lanceurs d’alerte et dénonciateurs.

Le lanceur d’alerte signale des dysfonctionnements d’une administration ou d’une entreprise. Il agit dans l’intérêt général, en prenant le plus souvent des risques personnels. Il appartient dans nos sociétés à une espèce à protéger.

Voilà un peu plus de trois ans la plus haute juridiction administrative française, le Conseil d’État, rendait publique une étude intitulée «Le droit d’alerte: signaler, traiter, protéger». Elle dressait un bilan des dispositifs d’alerte existants et recommandait le recours à de meilleurs outils pour en assurer l’efficacité. Elle s’attachait à une diffusion d’une culture apte à en assurer l’encadrement ainsi que la protection des lanceurs d’alerte.

En Suisse, une telle protection est considérée comme «faible» et le cadre juridique comme «peu clair» par le juriste lausannois Alexandre Curchod, auteur d’un livre tout récent sur «La liberté d’expression» (éditions Favre). Tirée d’une récente enquête du Temps, ce mot d’un ancien employé de l’Office cantonal de la viticulture valaisan: «Quand quelqu’un tire la sonnette d’alarme, on s’intéresse à sa personne plutôt qu’aux problèmes qu’il dénonce».

Le printemps dernier, l’Union européenne trouvait un accord permettant d’assurer l’activité des lanceurs d’alerte dans plusieurs domaines comme la fraude fiscale, le blanchiment de capitaux, les marchés publics, la santé publique, la protection de l’environnement, des consommateurs ou encore des données. L’accord définissait aussi des mécanismes de signalement sûrs et des mesures contre les représailles, souvent promises ou appliquées aux lanceurs d’alerte.

L’accord européen, la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme et l’étude du Conseil d’État français de 2016 convergent. Ce qu’il convient d’en retenir est le recommandation de procéder de manière graduée.

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07/11/2019

Médias et justice: Sus aux intermédiaires!

On appelle ça la «désintermédiation». C’est un néologisme lourd, emprunté au langage économique et commercial. Il se traduit par la réduction ou la suppression des intermédiaires dans un circuit de distribution. Étendu aux institutions d’une démocratie, c’est un très vilain mot. Il renvoie à l’escamotage des intermédiaires dans la formation de la volonté politique, dans la circulation de l’information et des opinions et jusque dans les procédures judiciaires.

C’est cette «désintermédiation» que cible Olivia Dufour dans son récent livre «Justice et médias», dont le projet s’affiche en sous-titre: «La tentation du populisme» (LGDJ, Lextenso éditions). Elle prend au sérieux l’avertissement précoce du sociologue Dominique Wolton, dans «Informer n’est pas communiquer» (2009): «Il faut se méfier de ce qui est apparemment moderne et renforce le mythe d’une société “en direct” débarrassée d’intermédiaires».

Olivia Dufour est française, avocate de formation passée au journalisme. Elle collabore à la presse économique et juridique de son pays. Elle tient un blog, «La plume d’Aliocha», pseudonyme que ses activités à découvert ont rendu limpide, en particulier depuis la publication d’un livre sur l’affaire Kerviel (2012).

Elle situe l’origine du phénomène dans le monde rêvé de la Silicon Valley et la vision d’un citoyen appelé à «s’émanciper des corps intermédiaires pour enfin exister pleinement». Olivia Dufour se garde de disqualifier par principe les réseaux sociaux, qui font voie à l’expression de chacun. Mais elle rapproche leur faculté de constituer très rapidement des foules nombreuses et puissantes – et pas seulement virtuelles! – du fantasme de la disparition des intermédiaires.

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05/03/2019

Confiance dans les médias en France:nouveau coup de mou

Pas de surprise. En France, la confiance dans les médias fléchit. Elle atteint même son plus bas niveau d’étiage depuis quelque trente ans. Le baromètre établi chaque début d’année par l’institut Kantar pour le quotidien La Croix est éloquent.

La radio reste le média tenu pour le plus crédible par le public. Les personnes interrogées continuent pour moitié (50%) de lui accorder leur confiance; elles étaient plus nombreuses il y a un an (56%). La presse écrite campe en deuxième position (44%); elle abandonne la totalité de la progression enregistrée au début 2018 (8 points).

Quant à la télévision, elle perd davantage que le gain enregistré lors de la précédente enquête et ne donne confiance qu’aux 38% du public. Internet reste stable, avec un capital de confiance limité à 25%.

Le premier paradoxe de cette enquête est que les médias auxquels les Français accordent le moins confiance sont ceux qu’ils utilisent le plus pour s’informer: la télévision (46%) et Internet (29%). La radio n’est la principale source d’information que de 18% des personnes interrogées et la presse imprimée d’un maigre contingent de 6%. Ces deux médias drainent néanmoins un public élargi sur leurs sites et applications numériques.

Dans un commentaire publié par La Croix, le sociologue Jean-Marie Charon, tout frais docteur honoris causa de l’université de Neuchâtel, observe: «Il y a un décrochage important entre les milieux culturels et les niveaux d’éducation. Les plus âgés et les moins diplômés regardent encore très majoritairement le petit écran. Les “intellos” n’ont pas les mêmes sources d’information que les milieux populaires: ils écoutent la radio et s’informent sur les sites de la presse et auprès des médias créés sur Internet. Il y a bel et bien une information à deux vitesses, qui pose plus que jamais le débat de la qualité de l’information.»

Un second paradoxe de l’enquête, moins marqué, est que le fléchissement de la confiance dans les médias ne coïncide pas avec une baisse d’intérêt pour l’actualité. L’attention aux nouvelles tend même à se renforcer selon le dernier sondage: 67%, contre 62% un an plus tôt.

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04/02/2019

Elle court, elle court la rumeur

Les affaires qui ont abondamment occupé les médias romands au cours des derniers mois ont incité un lecteur à s’inquiéter de l’usage des fuites par les journalistes. Cet aspect a été abordé lors d’une récente chronique. Ce correspondant posait aussi la question des rumeurs qui, elle, fut à peine effleurée en cette occasion.

Fuites et rumeurs ne sont pas tirées du même tonneau. La fuite porte le plus souvent sur des faits ou des propos en principe avérés. Ce sont la légalité et le moment de la communication, l’identité de la source et ses motivations, qui peuvent faire problème et donc mériter examen.

Les rumeurs sont de composition plus complexe. Dans son interpellation, le lecteur vise en particulier un article paru dans la Tribune de Genève. Le sujet en est une dénonciation pénale de quatre associations de taxis à l’encontre du conseiller d’État Pierre Maudet. Cette dénonciation, indique l’article, est «basée sur des rumeurs, renforcées par une étrange chronologie».

Sur le même registre, une prétendue mise sur écoute de bagagistes de l’aéroport de Cointrin, répercutée par un député, vient d’être classée par le Ministère public, faute du moindre indice.

Les rumeurs ne courent donc pas toutes comme le furet. Il en est qui passent par des actions publiques: un dépôt de plainte, une intervention parlementaire. Qu’elles soient reprises par les médias est normal, dès lors qu’elles sont désignées comme telles.

Il n’en va pas de même des rumeurs drainées par les journalistes eux-mêmes. Ceux-ci sont alors censés respecter leurs pratiques professionnelles et les devoirs énoncés dans leur code de déontologie. La liste ne tient pas en deux mots: ne publier que les informations dont l’origine leur est connue (et cela élimine d’office de nombreux bruits qui courent), les recouper auprès d’autres sources et les vérifier, signaler les nouvelles non confirmées, entendre les personnes faisant l’objet de reproches graves, renoncer aux méthodes déloyales pour obtenir des renseignements, rectifier enfin toute information publiée matériellement inexacte.

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11/01/2019

Fuites et distance critique sur les «affaires»

L’année 2018 n’était pas achevée qu’un lecteur genevois s’étonnait aimablement du silence du médiateur au sujet des fuites et des rumeurs qui ne cessent d’alimenter les médias. En ligne de mire: les «affaires» qui agitent depuis plusieurs mois la République et Canton de Genève aussi bien que le Pays de Vaud.

Une fois encore, il n’appartient pas au médiateur de se prononcer sur le fond. Le lecteur qui nous écrit s’interroge d’ailleurs, opportunément, sur la légitimité de la politique d’information des médias et sur leur comportement. Il se dit de plus en plus choqué par la «désinvolture» de certains journalistes, qui semblent perdre le sens de la mesure et négliger toute distance critique. Il s’attache en priorité aux fuites.

Comment se fait-il, par exemple, que les procès-verbaux des auditions par le Ministère public de deux témoins importants dans l’affaire du voyage de M. Maudet à Abu Dhabi soient tombés entre les mains de journalistes? Que les fuites sur les dépositions aient même emporté dans leur flux des pièces du dossier?

Au premier titre, la question concerne moins les médias que leurs sources potentielles. Un article documenté est paru à ce sujet dans l’édition numérique du périodique Domaine public. Son auteur, Raphaël Mahaim, avocat à Lausanne, décortique les responsabilités des divers protagonistes engagés dans une procédure pénale.

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18/12/2018

L'affaire Maudet: paroles de lecteurs

Le voyage du conseiller d’État Pierre Maudet à Abu Dhabi et ses suites ont occupé une place considérable dans la chronique genevoise des sept derniers mois.  Sur ce dossier, la Tribune de Genève, n’a pas quitté la tête du peloton médiatique. Elle a publié plusieurs enquêtes ou informations en primeur. Elle a porté une vingtaine de fois le sujet en manchette (le grand titre de première page, directement sous le bandeau affichant le nom du journal).

Elle a suivi les étapes du dossier: des interrogations initiales sur le financement du voyage – accompagnées de doutes sur un traitement privilégié en faveur d’une entreprise abudhabienne à l’Aéroport de Genève, à ce jour non démontré –, aux divers soutiens financiers à l’homme politique et à leur effets fiscaux. Elle a posé des questions, relayé des accusations issues du milieu politique, recueilli les explications de M. Maudet, restitué les positions des partis, en particulier du sien, le Parti libéral-radical (PLR).

Quelles ont été les réactions des lecteurs? La Tribune de Genève a largement ouvert sa rubrique Courrier quotidienne. Seules quelques très rares lettres ont été écartées en raison de leur caractère ouvertement injurieux ou diffamatoire, selon l’usage courant.

Au total, 61 lettres ont été publiées du 23 mai au 15 décembre. Elles ne l’ont pas été à un rythme régulier, mais selon les fluctuations de l’actualité. Les premières divulgations ont provoqué une rapide poussée de fièvre en mai: quinze lettres en une petite dizaine de jours.

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